Nouveaux investisseurs en agriculture : pour toutes les agricultures ? | Land Portal | Securing Land Rights Through Open Data

Date: 16/06/2020

Par: Loïc Guines, président de la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine

Source: Ouest France

 

Le développement agricole dont nous sommes les héritiers s’est construit sur un modèle familial, à responsabilité personnelle des capitaux investis. Les politiques publiques qui ont accompagné cette évolution visaient à rendre les actifs agricoles prioritaires dans l’accès aux moyens de production. Les SAFER, les outils législatifs comme la politique des structures et le statut du fermage, les politiques d’installation et de modernisation ont accompagné ce développement.

Dans les années 80, des modalités collectives comme les GFA familiaux ou entre tiers ont constitué des solutions de portage du foncier quand l’exploitant ne pouvait pas investir à la fois dans le capital foncier et le capital d’exploitation. Depuis les années 2000, Terre de liens apporte une alternative pour des porteurs de projets ne s’installant pas dans le cadre d’une succession familiale. Sur cette même période, de plus en plus de projets d’installation ont été accompagnés d’un engagement financier de l’aval de l’exploitation.

Depuis quelques années, ce sont des détenteurs de capitaux importants qui envisagent la reprise de foncier et de bâti important. Ils sont plutôt intéressés par des mises en valeur autour de productions diversifiées, bio, valorisés en circuits courts.

Force est de constater que l’approche de ces investisseurs reçoit des échos positifs : d’une part, des porteurs de projets souhaitant épouser le métier d’agriculteur plutôt dans ce type de systèmes, avec la difficulté de trouver et d’acquérir l’assise foncière nécessaire, d’autre part, des cédants qui peinent à trouver des solutions de reprise, en dehors d’une orientation vers l’agrandissement.

À chaque génération ses combats

La communauté agricole doit débattre de ces évolutions, loin d’être marginales, peut-être porteuses d’enseignements pour toutes les agricultures ? Si elles se développent, c’est qu’elles correspondent à des problématiques concrètes qui doivent trouver des solutions concrètes dans une société qui se transforme.

 

Certains fondamentaux font plutôt consensus : conserver les terres agricoles à une destination agricole et alimentaire, limiter l’artificialisation des terres, renouveler les générations d’agriculteurs grâce à des perspectives professionnelles viables et vivables.

Il nous faut donc accueillir les innovations de portage du capital, les innovations sociales pour l’organisation du travail, les innovations de valorisation des productions avec ouverture. Après tout, on a reproché aux militants du statut du fermage la remise en cause de la propriété privée, les pionniers des GAEC étaient taxés de « soviets des campagnes », on reprochait aux concepteurs de l’EARL de réinventer les « serfs de l’agriculture » en ouvrant le capital d’exploitation à des associés non exploitants… Ne rions pas de ces débats, au cœur des engueulades, il y avait des sujets fondamentaux autour de l’autonomie de décision, le refus d’une certaine forme d’aliénation, la possibilité d’investir sans le risque de devoir quitter son exploitation à l’issue du bail, la sécurité de paiement des propriétaires, la rémunération du travail avant celle du capital.

À chaque génération ses combats. Nous faillirions à nos responsabilités si au moment où l’on reconnaît la nécessité de revaloriser la rémunération des producteurs d’alimentation, nous ne nous assurions pas que ce sont les agriculteurs financés avec ces nouveaux investisseurs qui gagneront correctement et durablement leur vie. Et en nourrissant bien tous les consommateurs avec tous les pouvoirs d’achat. Car quel que soit le modèle, c’est bien cela notre métier.

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