L’achat d’immenses terres agricoles coûte cher à la planète | Land Portal

Alors que démarre le Forum foncier mondial en Jordanie, de nouvelles preuves montrent que les transactions foncières à grande échelle sont néfastes pour l’environnement. Ces investissements pour l’agriculture commerciale menacent les forêts, les réserves d’eau et la biodiversité qui dépend de ces ressources essentielles.

On savait déjà que les acquisitions foncières de grande ampleur créent peu d’emploi et d’infrastructure. Or, de plus en plus d’éléments indiquent qu’elles ont également de lourdes répercussions sur l’environnement d’après un rapport publié en 2021 par la Land Matrix, une initiative internationale de suivi foncier dont fait partie le Cirad.

Perte de biodiversité et émissions de CO2

 « Les transactions foncières à grande échelle sont un moteur essentiel du changement d’affectation des terres. Elles contribuent de manière significative à la déforestation, à la destruction des habitats et à la dégradation des sols, explique Jérémy Bourgoin, chercheur au Cirad. Ces transactions sont responsables de pertes massives de biodiversité et à de fortes émissions de carbone, en particulier lorsque les forêts tropicales humides sont touchées ».

Les investissements fonciers destinés à l’agriculture commerciale se traduisent souvent par la conversion de terres cultivées, de pâturages et de forêts en immenses monocultures mécanisée, soutenue par la construction de barrages, de serres, de bâtiments et de systèmes d’irrigation.
Une relation de cause à effet directe a été identifiée entre la conversion de l’usage des terres et la perte de biodiversité. Or, 87 % des accords de ce type ont été conclus dans des régions où la biodiversité terrestre est moyenne ou élevée. La déforestation contribue au changement climatique, tandis que les impacts indirects incluent une déforestation supplémentaire causée par les agriculteurs déplacés.

Une étude récente met également en lumière les conséquences de ces investissements fonciers dans 3 pays d’Afrique. Au Mozambique, la déforestation s’aggrave. Au Kenya, des pollutions et des pénuries d’eau poussent les petits agriculteurs à des changements de gestion de leurs exploitations. Et à Madagascar, les grandes transactions foncières réduisent l’accès des petits éleveurs aux pâturages.

Accaparement des réserves d’eau et pollution des écosystèmes

54 % des transactions enregistrées dans la base de données Land Matrix concernent des cultures gourmandes en eau comme le palmier à huile, la canne à sucre, le coton et l’hévéa.
Dans les zones de forêt tropicale humide, les conséquences de ces investissements fonciers peuvent être considérables car ils perturbent le cycle hydrologique. D’autant que la production intensive va de pair avec une utilisation accrue d’engrais et de pesticides qui s’écoulent dans l’écosystème environnant.

Projets d'aménagement hydro-agricole sur la filière riz dans le delta du fleuve Sénégal © J. Bourgoin, Cirad

Deux exemples mettent en évidence ces risques. En Sierra Leone, de grandes structures d’irrigation ont été installées pour la production intensive de canne à sucre, entraînant l’assèchement des marais voisins utilisés pour la production locale de riz.
Dans le désert occidental égyptien, un investissement réalisé par plusieurs sociétés du Golfe pour cultiver de la luzerne a détourné l’eau du Nil, réduisant ainsi les réserves nécessaires à la production locale de riz, de blé et de fruits.

Et finalement peu d’avantages socio-économiques

Le rapport de la Land Matrix, appuyé par des preuves provenant d’autres organisations, suggère que cette tendance d’acquisition de vastes terres agricoles produit relativement peu d’avantages socio-économiques, en termes d’emplois et d’infrastructures.
Bien que certains investissements se soient efforcés d’éviter les impacts négatifs, les expertes et experts affirment qu’il est impératif d’approfondir les recherches sur les modèles susceptibles de protéger les intérêts des populations locales et de veiller aux impacts environnementaux.

« Ce rapport montre clairement qu’il est urgent de repenser les transactions foncières à grande échelle, déclare Ward Anseeuw, chercheur au Cirad et co-auteur du rapport. Il est nécessaire de transformer les pratiques actuelles en contributions responsables et durables au développement économique et social, dans le respect des droits de l’Homme et de l’environnement ».

Pour une gouvernance environnementale des acquisitions foncières à grande échelle

L'agro-industrie s'étend sur les zones pastorales, en périphérie du lac de Guiers, Sénégal © J. Bourgoin, Cirad

L’initiative Land Matrix demande que les traités internationaux d’investissement intègrent des dispositions relatives aux droits de l’Homme et à l’environnement. Notamment, une législation sur la diligence raisonnable obligatoire en matière de durabilité, ainsi que la fin des transactions foncières responsables de déforestation ou de conversion d’autres habitats naturels précieux comme les tourbières.

Land Matrix appelle également à une gouvernance environnementale plus efficace des acquisitions foncières de grande ampleur et à plus de transparence. Une nouvelle étude sur les transactions foncières en Afrique, publiée par la Land Matrix en mai 2022, révèle que 78 % des 540 acquisitions foncières évaluées ne sont pas conformes aux lignes directrices internationales en matière de politique foncière et ne respectent pas les garanties environnementales.

Acquisitions foncières de grande ampleur, une tendance qui dure
Entre 2000 et 2020, la Land Matrix a enregistré 1865 vastes transactions foncières à des fins agricoles. Ces investissements, aussi appelés accaparement des terres, sont principalement l’œuvre de firmes multinationales. Ils trouvent leur origine dans la hausse des prix des matières premières agricoles observée à la fin des années 2000.
Malgré un ralentissement des acquisitions au cours de la dernière décennie, la Land Matrix met en garde contre une nouvelle flambée possible, alimentée par une hausse post Covid-19 des prix des matières premières agricoles et du bois, exacerbée par la guerre en Ukraine.

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