Les enjeux complexes du foncier rural au Sud | Land Portal
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Jean-Philippe Colin, SENS (IRD/Cirad/Université Paul-Valéry Montpellier 3) Retrouvez les publications de Jean-Philippe Colin. Philippe Lavigne Delville, SENS (IRD/Cirad/Université Paul-Valéry Montpellier 3) Retrouvez les publications de Philippe Lavigne Delville. Éric Léonard, SENS (IRD/Cirad/Université Paul-Valéry Montpellier 3) Retrouvez les publications d'Éric Léonard.
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français

Photo: IRD/Anne Lexereau (CC BY-NC-ND 2.0 DEED)

Le foncier rural dans les pays du Sud, un ouvrage de référence regroupant les contributions d’une dizaine de spécialistes de l’Algérie, du Sahel, du Pacifique sud-ouest ou d’Amérique latine, vient de paraitre. Ces éditeurs scientifiques, Jean-Philippe Colin, Philippe Lavigne Delville et Éric Léonard, tous trois membres de l’UMR SENS, répondent aux questions de IRD le Mag’.

 

Quelles sont les spécificités du foncier rural au Sud ?

Les questions foncières dans les pays du Sud s’articulent autour de caractéristiques récurrentes : le pluralisme du cadre normatif de la gouvernance des ressources naturelles – régi par le droit dit positif (le droit écrit de l’État) ou par des régulations coutumières –, les très fortes inégalités foncières, les liens souvent étroits entre appartenance sociale et accès aux ressources, la politisation fréquente de l’accès à la terre, son rôle dans le clientélisme politique et la fréquence des articulations entre conflits fonciers et violences civiles.

De plus, les agricultures paysannes y sont fragilisées par les dérégulations économiques, la multiplication des risques climatiques et la concurrence de l’agrobusiness.
Cependant, les configurations sont très variées, tant entre pays qu’en leur sein. S’il y a spécificité des pays du Sud, celle-ci tient en particulier à leur passé colonial, dont les legs sont divers, et à la capacité variable des États à imposer leur légitimité dans la régulation des affaires foncières.

 

En quoi cette problématique interagit-elle avec des enjeux environnementaux ?

Le débat sur la gestion durable des ressources naturelles se centre souvent sur la question des « communs », c’est-à-dire des ressources possédées et gérées en commun par des communautés locales. De fait, historiquement, de nombreuses sociétés rurales se sont dotées d’institutions pour gouverner des ressources naturelles partagées (pâturages, eaux, forêts, etc.), qu’elles contrôlent mais qui ne sont pas appropriées de façon privative. Ces institutions permettent de réguler la compétition entre usagers et de limiter les prélèvements sur ces ressources communes pour assurer leur pérennité. Longtemps négligés, ces modes de gouvernance sont aujourd’hui valorisés, au nom des enjeux environnementaux et en tant qu’alternatives aux régulations par le marché ou par l’État.

 

Pour autant, toutes les ressources ne sont pas gérées durablement par les sociétés locales. Des « communs » qui existaient autrefois ont pu disparaître suite à des pressions sociales ou des conflits. En cherchant à contrôler les ressources au nom d’une « gestion rationnelle » sans en avoir les moyens, les politiques étatiques ont de plus, paradoxalement, fréquemment désorganisé les modes locaux de gouvernance. Face aux enjeux de durabilité, il peut être pertinent de tenter de fonder de nouveaux « communs », adaptés aux contextes contemporains tant environnementaux que socio-politiques. Pour autant, cela ne se fait pas d’un coup de baguette magique !

 

Quels sont les liens entre foncier rural, sécurité alimentaire et stabilité politique ?

La terre demeure un facteur essentiel de la vie économique et de la reproduction sociale dans les pays du Sud, dont beaucoup conservent une base agraire centrale. Elle a été un objet privilégié des stratégies de construction et de légitimation du pouvoir étatique. Les rapports fonciers, et les formes d’inclusion et d’exclusion sociale qu’ils induisent, sont un enjeu central de la stabilité politique, dans les espaces locaux comme au niveau national.

Avec l’accroissement vertigineux de la population urbaine et la dépendance des grandes mégapoles à l’égard des marchés internationaux pour leur approvisionnement, les questions de sécurité ou de souveraineté alimentaire sont devenues depuis une quarantaine d’années des enjeux centraux des politiques agricoles, et une condition de stabilité des régimes politiques. Les politiques foncières expriment à cet égard des choix forts quant au type d’agriculture que les États cherchent à privilégier : entre souveraineté alimentaire et approvisionnement sur les marchés internationaux ; entre exploitations familiales et agriculture entrepreneuriale.

Le début du XXIe siècle a été marqué par le phénomène des « grandes acquisitions foncières », de la part de grandes firmes, et de fonds souverains ou spéculatifs, qui ont accru la pression sur les terres des pays du Sud et développé de grandes exploitations censées être plus productives et compétitives. Ces firmes privilégient l’exportation plus que les besoins alimentaires du pays. Pourtant de nombreux experts insistent sur le rôle majeur des petites exploitations familiales en matière d’intensification et d’adaptation aux transformations de l’environnement économique et écologique. Ils insistent aussi sur la multiplicité des fonctions (souveraineté alimentaire, emploi, environnement, etc.) que jouent les sociétés rurales dans les pays du Sud. Il importe donc que les politiques foncières proposées soient attentives à ces fonctions multiples.

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